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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 20:21

Dans sa chronique rédigée dans Le Point du 4 septembre 2014, et intitulée "Il faut défendre l'Ukraine", Bernard-Henri Lévy fait ce qu'il a toujours su faire, défendre les grandes causes que sont l'Europe, la démocratie, la paix. Aujourd'hui, il cherche à entraîner toute l'Europe dans la défense de ce qu'il appelle la nouvelle Ukraine, contre l'agression russe.

L'argument est le suivant : l'armée russe est en Ukraine, ce qui constitue une agression caractérisée d'un Etat souverain par un autre Etat souverain. Nous assisterions ainsi à une escalade, contre laquelle il faudrait absolument réagir, notamment par la livraison d'armes à l'Ukraine, et par l'intégration de ce pays à l'OTAN, soit en jetant de l'huile sur le feu, le problème ukrainien venant en grande partie de ce que la Russie ne veut pas voir l'OTAN à ses portes. Faute de réaction, le philosophe craint notamment qu'un Vladimir Poutine renforcé n'en vienne à déconstruire l'Union Européenne, ou que les Ukrainiens, par désenchantement, n'en viennent à se tourner vers des mouvements extrêmistes ultraminoritaires comme Pravy Sektor, détruisant ainsi les espérances de ce que monsieur Lévy appelle "la grande insurrection démocratique et européenne de la place Maidan".

En première lecture, on ne peut qu'être d'accord avec l'idée de renforcer l'Europe et la démocratie.

Toutefois, en y regardant de plus près, il apparaît que les arguments de base sont biaisés en plusieurs points, ce qui fausse entièrement le raisonnement.

D'abord, monsieur "L" s'appuie sur des faits, l'entrée de troupes russes sur le territoire ukrainien, sans en avoir aucune preuve. Ne s'étant pas rendu sur place pour constater de visu ce qu'il allègue, il a dû se référer à des sources, mais ne les cite pas toutes. Pour l'un des faits, il se base sur des "informations non encore vérifiées", donc il n'aurait pas dû en parler. Pour un journaliste, ce serait une faute professionnelle ou une malhonnêteté. Pour un second fait, il se base sur des sources OTAN, alors que cet organisme est partie prenante dans l'affaire et ne peut se voir accorder la moindre crédibilité. Un troisième fait est cité au conditionnel (toujours la même rigueur et honnêteté intellectuelles). Enfin, les sources des autres faits ne sont pas citées. Proviennent-elles des affirmations de monsieur Porochenko, qui passe son temps à se contredire ?

Le second point concerne l'insurrection de la place Maidan, que l'auteur ose qualifier de démocratique. Monsieur le nouveau philosophe ne semble pas savoir ce que démocratie veut dire. Les définitions en sont certes multiples, mais le principe de base est la souveraineté du peuple. Celui-ci désigne et contrôle ses gouvernants, généralement par le vote, et non par une révolution. La destitution d'un dirigeant, qui plus est démocratiquement élu, par des manifestants, éléments non représentatifs du peuple, sans respect des voies légales, n'est et n'a jamais été démocratique. Cela s'appelle un coup d'Etat, et ne peut, ne doit, ni être encouragé, ni être admis par les pays démocratiques de l'Union Européenne. Le milliardaire Porochenko, qu'on le veuille ou non, et même s'il a été élu par la suite dans des circonstances troublées (seulement une partie du peuple souverain ayant pu s'exprimer), est arrivé au pouvoir à la suite d'un coup d'Etat, même si c'est de façon indirecte. Qui plus est, son premier ministre, lui, est au pouvoir depuis le coup d'Etat, ainsi que le gouvernement actuel.

Enfin, le philosophe craint une montée en puissance des mouvements extrêmistes. Mais il oublie (ou feint d'oublier) de voir que ces mouvements sont déjà installés ! Pravy Sektor, parti ou mouvement (on ne sait pas très bien) ultranationaliste, et Svoboda (Liberté, nom actuel et plus présentable du Parti Social-Nationaliste d'Ukraine) étaient en tête des manifestations de la place Maidan et ont fortement contribué au renversement du président de l'époque. Alors qu'ils sont ultraminoritaires, ce qui démontre si besoin était que l'insurrection n'était pas si démocratique et populaire que cela.
Ces mouvements sont ultraminoritaires, donc, mais ils sont déjà fortement actifs dans la direction du pays, Pravy Sektor étant présent aux côtés de l'armée ukrainienne dans la guerre contre les séparatistes (on n'ose imaginer les actions et exactions qu'ils peuvent y pratiquer), et Svoboda a quatre ministres dans l'actuel gouvernement, alors que ce parti n'a jamais recueilli beaucoup de suffrages.

De telles énormités de la part d'une personne intelligente sont la preuve flagrante de la plus grande des malhonnêtetés. Sous couvert de posture bien pensante, monsieur Lévy se fait le défenseur de l'escalade vers une guerre largement évitable. Ce serait ridicule si l'auteur de ce texte était un anonyme. De la part d'une personne bénéficiant d'une résonnance médiatique outrageusement excessive, c'est dangereux, voire criminel.

Je ne comprends toujours pas pourquoi on accorde autant d'audience à une personne qui n'a d'autre soucis que de prendre la pose. L'Europe, la démocratie et la paix sont des biens trop précieux pour être laissés entre les mains d'un imposteur de cette envergure.

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