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13 juin 2009 6 13 /06 /juin /2009 13:23
Lundi 8 juin, madame Mariann Fischer-Boel, commissaire européenne à l'agriculture, a annoncé que les règles actuellement en vigueur en matière de fabrication du vin rosé seraient maintenues.

Quelles sont ces règles ? Contrairement à ce que pensent la plupart des personnes, le vin rosé n'est pas, du moins en Europe, un mélange de vin rouge et de vin blanc. C'est plutôt ce que l'on pourrait appeler un vin rouge léger, voire très léger.

Deux techniques : la première, celle du rosé de saignée, consiste à vinifier des raisins à peau rouge et jus blanc comme pour un vin rouge, mais avec une macération courte. C'est finalement cette technique qui était utilisée il y a plusieurs siècles, à une époque où l'on ne maîtrisait pas bien la macération. On peut le voir sur certains tableaux du XVIIème ou XVIIIème siècle, où le vin n'est jamais très rouge, mais plutôt "clairet".
La seconde technique consiste à vinifier "en blanc" des raisins rouges à jus rouge.

Par contre, dans le monde dit nouveau, le rosé peut se faire en mélangeant du rouge et du blanc.

Que penser de ce statu quo ?

Pesonnellement, j'y suis plutôt favorable, même si je reste en partie réservé. Voyons les deux positions.

D'abord, les arguments en faveur de la déréglementation, dont l'un des fervents défenseurs est David Cobbold, fondateur de l'excellent site Eccevino, et l'un des principaux intervenants de l'émission In Vino sur BFM le samedi matin.

- Les vins sud-africains ou australiens mélangent le rouge et le blanc pour faire du rosé, les producteurs européens ont donc un handicap sur les marchés étrangers. On imagine qu'un rosé de mélange est moins cher à produire, et va donc se vendre mieux à l'étranger. De même qu'ajouter des copeaux de bois coûte moins cher qu'acheter des fûts de chêne. Mais il faut savoir si c'est vraiment une bonne idée de vouloir concurrencer les Australiens sur le bas de gamme. On peut certes attirer la nouvelle clientèle sur de l'entrée de gamme pour l'amener plus haut, mais il y a aussi le risque d'acquérir l'image d'un pays producteur de vins bas de gamme, image qui colle toujours aux vins chiliens sur le marché japonais. Je ne pense pas personnellement que le nivellement par le bas soit une bonne chose.

- Autre argument plus pertinent à mon avis, celui de la trop grande rigidité de nos réglementations. Certes, on l'a vu plus haut, tout permettre n'est pas forcément une bonne idée, cela laisse le champ libre aux excrocs, aux empoisonneurs, et à des pratiques destructrices pour l'environnement et le consommateur. Cela dit, il est clair aujourd'hui que notre législation est trop complexe, trop contraignante, et empêche souvent les progrès et les innovations qui iraient dans le sens de la qualité. Une législation doit empêcher les mauvaises pratiques, mais ne doit pas être un carcan pour les meilleures pratiques. On peut donc très bien imaginer une réglementation plus souple, mais avec une information accrue du consommateur.
Par exemple, on pourrait autoriser les copeaux de bois et le "coupage" du rosé, mais en précisant bien sur l'étiquette comment a été produit le vin. Ce serait une façon de rendre le consommateur plus responsable et mieux averti. Car finalement, même si la mention "grand vin de Bordeaux" figure même sur le Bordeaux dégueulasse à 1,99 € la bouteille de chez Ed (10 € par 6), le consommateur fait très bien la différence avec un Château Margaux, également "grand vin de Bordeaux".
Finalement, trop de législation rend les choses trop complexes d'une part, et d'autre part infantilise le consommateur.

Voyons maintenant les arguments pro statu quo.

- Le ministère de l'agriculture italienne s'est félicité que la tradition l'ait emporté. Franchement, est-ce un argument ? En France aussi, on aime bien défendre certaines pratiques, soit disant parce qu'on a toujours fait comme çà. Ce conservatisme très français m'insupporte. D'abord, parce que non, on n'a pas TOUJOURS fait comme çà. Une tradition n'est qu'une innovation qui s'est installée. On ne faisait pas de rosé de saignée dans les grottes de Lascaux, que je sache. Bon, d'accord, il ne faut pas renier notre culture et nos traditions, mais on ne doit pas pour autant rejeter toute nouveauté, sous le prétexte qu'on n'a jamais fait comme çà. Si une tradition n'est plus adaptée, et si une nouveauté fonctionne, pourquoi ne pas changer ? Il ne faut pas confondre tradition et conservatisme !

- Jean-Jacques Bréban, chef de file des défenseurs du statu quo, donnait ce matin sur BFM un argument à mon avis très pertinent. Il indiquait que les producteurs de rosé se battaient depuis 30 ans pour défendre la qualité de ce vin, et que la suppression de cette législation aurait d'un seul coup anéanti tout ce travail. C'est une chose à laquelle je n'avais pas pensée, en effet. Il faut donc maintenant que tout le monde joue le jeu, et que ce travail ne soit pas anéanti en interne, par des producteurs qui fabriquent du rosé "traditionnel" de très mauvaise qualité. Si l'on défend la plus grande qualité du rosé à l'européenne, d'abord il faut bien le faire savoir, mais surtout, il faut que cette qualité existe réellement et soit perceptible.

- Enfin, autre argument qui rejoint ce que j'ai déjà écrit plus haut : je pense que c'est une très mauvaise idée d'adopter sans réfléchir les techniques du "nouveau" monde. Ces pays ont l'avantage de ne pas être bloqués par la tradition, et peuvent donc innover plus facilement. C'est donc toujours intéressant d'étudier ces innovations, et pouquoi pas de s'en inspirer. Mais il faut le faire de façon intelligente. Ces pays ont également leurs spécificités, comme la taille des exploitations. Du coup, certaines techniques qui fonctionnent sur 2 000 hectares sont peut-être inopérantes sur 25. Et puis dans ces pays, il se produit des grands vins, comme chez nous, mais également des vins très industriels et très bas de gamme. Nous produisons aussi des vins bas de gamme, mais qui sont toujours plus chers que nos concurrents. Il faut donc veiller à ne pas niveler notre production par le bas, car nous serons jamais concurrentiels sur ce créneau
Ceci reste un débat. Je n'ai évidemment pas la solution. Comme je l'ai dit, abandonner le bas de gamme aux Australiens ou aux Chiliens peut en même temps attirer les nouveaux consommateurs vers les vins plus haut de gamme de ces pays. Mais çà peut donner aussi à ces pays l'image de producteurs de mauvais vins, le consommateur se redirigeant ensuite vers les vins français et italiens dès lors qu'il devient plus connaisseur. Et on a déjà vu qu'en matière de vin, le consommateur devient infidèle en devenant connaisseur !
Je pense pour ma part que nous devrions nous spécialiser - ET LE FAIRE SAVOIR - vers le haut de gamme et le moyen de gamme de qualité ayant de la personnalité. Après tout, même si Mercedes et BMW fabriquent aussi depuis quelques années des voitures plus petites, ils n'ont jamais cherché pour autant à concurrencer Dacia ou Nano.
Je pense donc qu'il est préférable, pour être concurrentiel, de chercher le progrès, l'innovation et la qualité, plutôt que d'aller vers le bas, dans des domaines où d'autres pays excellent, du fait de leurs faibles coûts de production.

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