Overblog Tous les blogs Top blogs Tourisme, Lieux et Événements Tous les blogs Tourisme, Lieux et Événements
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le blog du vin ET du Japon.

Publicité

Roland Barthes : l'empire des signes

Après un voyage au Japon en 1970, Roland Barthes écrit ce petit livre, plus un livre d'impressions, d'analyses de ses ressentis qu'un livre sur le Japon. Il n'a pas cette prétention, qu'ont beaucoup trop d'auteurs occidentaux, de nous expliquer le Japon, de nous le faire comprendre, comme un zoologue nous expliquerait le comportement des animaux.

J'avais commencé le bouquin dans l'avion, lors du voyage du retour : erreur. Il faut être en forme pour lire çà, et se poser. C'est ce que j'ai fait, et oh surprise, j'ai découvert des pages d'une rare intelligence, d'une incroyable perspicacité. Barthes a, ni plus ni moins, posé en quelques mots précis et clairs, tout ce que je ressentais sur le Japon, et que je n'ai jamais réussi à exprimer de façon convaincante.

Au Japon, j'ai découvert un monde différent. Ni mieux ni moins bien. Simplement différent et ce à tout point de vue. La vie est différente, le mode de pensée est différent, la culture est différente. Et pourtant, çà marche. Certes, on peut dire çà de tout pays, mais le Japon est le pays le plus différent de l'Occident qui fonctionne aussi bien (sinon mieux) que lui. Enfin, quand je dis que le Japon est différent, c'est déjà de l'ethnocentrisme, car on peut très bien dire que nous sommes différents du Japon.

Et ce qui est incroyable, c'est que les Français ne peuvent pas admettre du tout, que l'on puisse être différent d'eux sans être moins bien. Ils peuvent encore moins comprendre que l'un des leurs puisse accepter, pire, qu'il puisse aimer cette différence. Un pays étranger, et sa culture par la même occasion, est exotique, intéressant, amusant, mais il doit être forcément inférieur. Cette infériorité va rendre l'exotisme sympathique, on pourra alors le regarder avec condescendance. Aller contre ce comportement braque aussitôt les Occidentaux, qui vous considèrent presque comme un traître à vos origines et à votre culture.

On n'admet pas la différence, persuadés que nous sommes de notre universalité. Heureusement, je viens de m'apercevoir que Roland Barthes est déjà passé par là. Quelque part, çà rassure.

Ce livre, donc, traite de plusieurs thèmes propres au Japon, en autant de chapitres, le tout illustré par quelques images éclairant le propos.

En premier lieu, il exprime le confort que l'on peut ressentir dans un pays étranger, à la langue inconnue. Il s'y sent comme protégé de tous les défauts qui constituent une société humaine. Malgré tout, au Japon, il ne s'est pas senti perdu, car au Japon, la communication ne se fait pas que par la parole, mais par une multiplicité de codes, par exemple corporels. C'est une chose qui m'a étonnée. Au moment de prendre l'avion pour mon premier voyage, j'ai vu 2 Japonais se faire la courbette. Cà m'a paru cérémonieux, et je me suis dit que jamais je n'arriverais à faire ce geste que je considérais alors comme hypocrite et obséquieux. Et puis finalement, une fois sur place, ne parlant pas la langue, la courbette et le sourire se sont naturellement imposés, que ce soit pour dire bonjour, merci, aurevoir, ou toute autre forme de politesse.

La nourriture : d'après Barthes, au Japon, elle est préparée devant nous, ce qui la rend vivante. Effectivement, on la voit se transformer, on voit le travail du chef, ce qui crée une continuité entre le produit de base et le plat servi, et un rapport entre le chef et le consommateur. Elle est nourriture, mais elle est en même temps spectacle, et lien social.

Quant à la façon de consommer, Barthes nous dit que la nourriture occidentale, qui vise l'abondance, le plantureux, est coupée, piquée, percée. La nourriture japonaise, elle, est prélevée, transportée, donc respectée. Ce propos me paraît un peu excessif, mais en même temps, même si les Japonais sont de grands gourmets, ils respectent toujours la nourriture. On doit terminer son riz, on ne doit pas jeter, et on prie beaucoup pour remercier les animaux de leur sacrifice.

La sexualité : très belle et juste phrase : "au Japon, la sexualité est dans le sexe, non ailleurs ; aux Etats-Unis, c'est le contraire : le sexe est partout, sauf dans la sexualité". Certes, la sexualité a beaucoup évolué depuis les années 1970, mais il est vrai qu'après un voyage au Japon, on est toujours surpris de voir, en Occident, l'omniprésence de la pornographie. Notre occident de culture chrétienne considère le sexe comme un péché, et semble du coup conjurer le sort en l'étalant partout, dans les journaux, à la télé, dans les publicités, et jusque dans le comportement public de la population : nombrils à l'air, strings dépassant des pantalons, etc. Mais tout cela reste très virtuel, et du domaine de l'intention. Au Japon, l'attitude des gens est beaucoup plus retenue, plus pudique, et la pornographie ne s'étale pas autant sur les murs des villes. Et pourtant, le sexe n'est pas un péché, mais un plaisir comme un autre. Le tabou du sexe n'existe pas, il est du moins social, mais pas moral.
Ce propos est toutefois à nuancer. On voit en effet, des formes de déviance, avec les dessins animés et les mangas pornographiques, où la femme (fragile et mignonne, jolie et frêle femme enfant), est dominée, asservie, objectivée. Cette production s'adresse d'ailleurs à des hommes souvent d'une timidité maladive, repliés sur eux-mêmes. Une variante de ce qui existe en Occident ?

L'organisation des villes : en Occident, et surtout en France, les villes sont concentriques, le centre concentrant tous les pouvoirs : politique, religieux, financier, commercial, etc. Alors qu'à Tôkyô, le centre est vide, presque interdit. En effet, Tôkyô est organisé en plusieurs centres, placés en orbite autour du Palais Impérial, invisible et inaccessible. Sur un plan de métro, Paris est irrigué par des lignes est-ouest et nord-sud, qui se coupent à Châtelet-Les-Halles, alors que la principale ligne de Tôkyô est circulaire : la Yamanote.

Autre citation, amusante et anecdotique certes, mais tellement bien observée (au sujet de l'organisation des immenses gares nippones) : "un train peut déboucher dans un rayon de chaussures".

Dans un chapitre intitulé "Les paquets", le livre exprime très bien ce que l'on ressent face à un objet japonais. En dehors du design de l'objet lui-même, il y a sa mise en scène. La chose japonaise est encadrée, et en paraît donc nette. Exemple, les paquets, ou les boîtes, qui sont la plupart du temps aussi beaux que le contenu lui-même. "on dirait en somme que c'est la boîte qui est l'objet du cadeau, non ce qu'elle contient". Et c'est vrai que j'ai ramené à plusieurs reprises des cadeaux à ma famille. Aujourd'hui, les objets offerts semblent avoir disparu irrémédiablement au fond d'un placard, alors que les papiers d'emballage trônent toujours sur le buffet du séjour, leurs plis savants laissés intacts.

Enfin, un des chapitres les plus importants à mes yeux, celui sur les courbettes. Pour les Français, la politesse japonaise, et en premier lieu la courbette, est une pure hypocrisie. Les Japonais seraient donc nés hypocrites, et chacun de leur comportement n'aurait d'autre but que de tromper l'interlocuteur. Impossible de faire comprendre à un Occidental que toute relation sociale, puisqu'elle contient un code, est par essence hypocrite, et ce, partout dans le monde.
Quelques citations de Barthe : "Pourquoi, en Occident, la politesse est-elle considérée avec suspiscion ? Pourquoi la courtoisie y passe-t-elle pour une distance ou une hypocrisie ? Pourquoi un rapport informel  est-il plus souhaitable qu'un rapport codé ?" "être impoli, c'est être vrai, dit logiquement la morale occidentale". "combien je suis simple, combien je suis gracieux, combien je suis franc, combien je suis quelqu'un, c'est ce que dit l'impolitesse de l'Occidental." Finalement, par notre impolitesse, nous feignons, hypocritement, la sincérité.

Tout notre comportement semble d'ailleurs fondé sur ce jeu de la fausse sincérité et du naturel forcé. Lorsque j'arrive à Paris, je suis toujours surpris de voir que les habitants sont en représentation permanente. Pour parler plus directement, je dirais que les Parisiens se la pètent. Chacun de leur comportement est dirigé vers le regard d'autrui. Je n'ai jamais eu ce sentiment à Tôkyô, où chacun vaque à ses occupations, tranquillement, simplement, pour lui-même, en faisant seulement attention à ne pas gêner les autres, et à ne pas rompre l'équilibre du groupe.
Pour Barthe, dans la rue, le corps occidental est théâtralisé, il affirme le moi, la suffisance, le narcissisme invétéré de l'Occidental. Alors que dans leur comportement public, les Japonais semblent appliquer cette formule d'un maître zen : "Lorsque tu marches, contente-toi de marcher. Lorsque tu es assis, contente-toi d'être assis."

En résumé, nous n'admettons pas la différence, persuadés que nous sommes de l'universalité de notre pensée. Après avoir tenté d'imposer notre (unique) dieu d'amour, nous tentons aujourd'hui d'imposer notre vision de la tolérance, de la démocratie et des droits de l'homme.
Il y a 40 ans, Roland Barthes écrivait pourtant que "Tokyo nous redit cependant que le rationnel n'est qu'un système parmi d'autres".

Un petit livre, donc, qui dézingue brillamment et intelligemment la prétention occidentale, mais pas seulement. Il y a aussi de très belles pages sur la culture japonaise, que ce soit la peinture, l'écriture (qui n'est finalement qu'une variante de la peinture), le haiku, ou l'organisation de la maison. Une description précise de la culture jaonaise, insaisissable par essence, et qu'il ne faut pas chercher à saisir.
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article