Avec cet épisode, nous passons presque tout notre temps en Bourgogne, avec le portrait d'une famille de Volnay, les de Montille.
Cet épisode se pose d'emblée en défenseur d'un style de vin, le Bourgogne de terroir, tout en finesse, clairement opposé aux vins opulents et impressionnants des grands groupes industriels.
Dans ce film, nous pouvons distinguer trois parties. D'abord, la présentation de la famille de Montille : sa philosophie du vin, les rapports entre les membres de la famille, et les difficultés
de la transmission. La seconde partie est une comparaison entre l'approche familiale, humaine et personnelle du vin des de Montille et l'approche plus marketing et industrielle d'un grand groupe
vinicole local. Enfin, on termine avec un gros groupe californien, antithèse caricaturale de la famille du terroir bourguignon.
Dans la présentation de la famille, nous avons d'abord une présentation du style de vins que défend cette famille, et que défend Nossiter. Car il est évident que dès la première image, Nossiter
prend partie et se fait presque le porte parole des de Montille. Nossiter, et notre famille bourguignonne avec lui, aiment les vins droits, tout en longueur, tout en finesse, à l'opposé des vins
larges, qui bluffent mais ne durent pas.
Pour donner du poids à cette affirmation, nous voyons une petite interview d'Aubert de Villaine, propriétaire du Domaine de la Romanée-Conti, qui nous dit sensiblement la même chose.
Mais nul besoin d'Aubert de Villaine, car Hubert de Montille est parfait dans le rôle du défenseur de ses vins. Ancien avocat, faux paysan au visage rond et à l'accent local trainant, plein de
gouaille de de second degré, c'est un acteur hors pair, cabotin, provocateur, toujours dans le second degré, l'oeil toujours attentif à la présence de la caméra lorsqu'il distille ses coups de
griffe. Avec Aimé Guibert et Hubert de Montille, Nossiter a trouvé deux grands acteurs.
Toujours au début du film, petite promenade dans les vignes, avec présentation de la Bourgogne et de ses terroirs. Et là, quelques citations du héros de ce film (à imaginer avec l'accent
trainant, le bras gauche se levant lentement avant de retomber, dans un pseudo effet de manche) :
"Regarder pousser le cep de vigne, çà vous ramène à la réalité. Et çà vous empêche de vous lancer dans des théories fumeuses".
"Faut déjà être attentif à la vigne. Faut l'aimer".
S'ensuit une explication magique de la notion de terroir en Bourgogne, et de son incroyable variété de sols et de sous-sols.
Enfin, on entre dans le Saint des Saints, la maison de la famille, et en premier, la cave : "c'est pas le tout de vous montrer, on n'est pas à Bordeaux, ici !".
Une fois installé dans la famille, on assiste au travail de deux des enfants (la troisième n'est pas dans le vin), et de leurs rapports avec le père. Le principal intérêt de cette séquence est de
voir le travail d'une propriété familiale, sa passion, ses approches, et ses difficultés au quotidien. Le reste, à savoir les rapports entre le père et ses enfants, finissent pas être lassants,
et ne présentent à mes yeux pas grand intérêt. Certes, la personnalité de chacun est intéressante pour comprendre l'évolution des vins, mais je trouve qu'on ne gagne rien à insister autant sur la
psychologie des relations entre le père, son fils et sa fille.
Dans le film, la propriété est gérée par Etienne, le fils, ancien avocat d'affaires, et que l'on voit aujourd'hui courir dans tous les sens, entre la vigne et le chais, travaillant dur,
sérieusement, sous l'oeil un peu narquois de son père :
"Etienne, c'est un fils de pute de banquier. Il gère bien. Mail il a p'têt moins la fibre terrienne ou le sens du vin." Sur les "connards de banquiers" : "les chiffres et la culture, çà n'a
jamais fait bon ménage".
"La compétence et le sérieux, c'est différent. Et le talent et l'application, c'est différent."
On assiste aussi à la difficulté, pour des vignerons particuliers, de gérer le personnel pendant la période des vendanges, avec un épisode d'engueulade des vendangeurs, dont le travail est
indigne d'un premier cru, et un épisode de révolte des vendangeurs contre leurs conditions de travail. Il est d'ailleurs amusant, à cette occasion, de voir nossiter se ranger résolument du côté
du patron, alors que dans d'autres épisodes, il va défendre les pauvres travailleurs mexicains honteusement exploités par les grandes propriétés californiennes. Mais il faut dire qu'en Bourgogne,
Nossiter a table ouverte chez les de Montille. On le voit nourri, abreuvé, et visiblement, il apprécie. Cela affablit d'ailleurs son propos, c'est dommage.
Après le fils, la fille, qui travaille chez Ropiteau, du groupe Boisset, grand négociant bourguignon. Responsable de la vification des blancs, elle ne s'y sent pas dans son élément, certaines
pratiques discutables choquant son approche du vin. Apparemment, les provenances des raisins vinifiés ne seraient pas toujours garanties.
Petite visite de la cave Ropiteau pour papa de Montille, guidé par sa fille :
"Papa, qu'est-ce que tu veux goutter ?"
"Du bon, si y'a" (petit coup d'oeil cabotin de côté vers la caméra).
La présentation du groupe Boisset, par l'intermédiaire de Jean-Charles Boisset, est caricaturale. On y parle marketing, parts de marché, mais pas de vin. Le modèle de Jean-Charles Boisset est
d'ailleurs la vallée de Napa.
C'est d'ailleurs à Napa que se fait la conclusion, dans un monde à l'opposé de la Bourgogne, et où le vin n'est vraiment qu'un produit accessoire. On est reçu chez Diageo, grosse multinationale,
où l'on est accueilli par des attachées de presse et des directeurs marketing et stratégie.
Et toujours les mêmes remarques sur le privilège de vivre sous le soleil californien, et les remarques sur la beauté des locaux, etc. etc. Tous les discours formatés que l'on entend
systématiquement de la part des Américains : la pensée positive unique.
Le mot de la fin est donné par Peter Hall, vice-président responsable marketing de Diageo. Cette conclusion est en fin de compte la partie la plus intéressante, car elle pose vraiment la question
du statut du vin, qui reste bien loin du statut de simple produit de consommation.
D'après Peter Hall donc, "curieusement, les consommateurs de vin sont ce qu'on appelle des consommateurs à répertoire. Ainsi, au lieu de devenir, tout au long de leurs vies de consommateurs, de
plus en plus fidèles à une seule marque, ils le sont de moins en moins. Ils risquent (sic) de devenir connaisseurs. L'éducation rend les gens indépendants des marques. C'est un des grands défis
pour le marketing du vin. C'est un casse-tête parce que nos profits dépendent de nos marques".
Effrayant de cynisme, mais finalement, on entrevoit un espoir. On est bien ici dans une lutte entre deux mondes, Hubert de Montille s'étant présenté comme un libre penseur refusant la pensée
unique.
On a aussi un très bon aperçu de l'objectif des grands groupes industriels : faire du consommateur un être dépourvu de toute éducation, et de tout sens critique, dont la naïveté peut être
exploitée au maximum.