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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 20:52

Dans bientôt un an, on va commémorer le début de la Première Guerre Mondiale. Que le temps passe vite ! Dire qu'il n'y a plus en France un seul Poilu. Va t-on oublier cette époque, la reléguer dans les livres d'histoire, alors que ce fut l'un des événements les plus meurtriers, les plus destructeurs, et même, selon moi, l'un des pires crimes contre l'humanité que l'on ai connu.

 

La façon dont on présente, en France, sur les bancs de l'école et les livres d'histoire officielle, cette période, est à mon humble avis partiale et orientée. Cette guerre nous a été présentée comme un combat d'un pays démocratique, aux idéaux nobles, civilisé, contre un agresseur impérialiste, militariste. Nous étions dans notre bon droit, et c'est justice que nous ayons gagné. Si nos anciens ont souffert dans les tranchées, c'est du fait de ceux d'en face, mais toute la nation était derrière eux et leur sacrifice héroïque n'a pas été vain.

 

Néanmoins, il ressort de ces quelques livres majeurs que les combattants n'ont pas toujours vécu les événements tels qu'ils ont été présentés par la suite. J'ai ainsi choisi 4 livres historiques, plus un cinquième, un roman moderne.

 

Henri Barbusse, Le Feu : le plus militant : Henri Barbusse s'est engagé, à l'âge de 41 ans, sur le front, où il a participé aux combats. Le Feu est un roman tiré des notes qu'il a prises sur place. L'auteur prend le rôle de témoin plus que celui d'acteur, pour mettre en valeur les simples soldats, dans leur vie quotidienne, faite d'inconfort et d'horreur. C'est simple et direct, comme un reportage en caméra cachée.

 

Roland Dorgelès, Les Croix de Bois : le plus dur : dans ce livre, l'auteur s'efface également pour n'être que témoin, des actions et des sentiments. Il raconte, les différents épisodes de la guerre, lui donnant un visage grâce à des soldats ayant un nom, une personnalité, acteurs de l'histoire. Ce livre ne suit toutefois pas un fil, mais présente plutôt des épisodes différents, de la vie quotidienne et des combats.

J'ai trouvé que le début présentait une vie presque normale, et que l'horreur allait crescendo. Et comme dans tous ces romans, les personnages disparaissent les uns après les autres.

 

Que sont finalement ces soldats, réels ou romancés sinon de pauvres types sacrifiés pour une cause à laquelle ils ne croient plus vraiment mais qui luttent toujours, avec un courage inouï, sans révolte. Est-ce du patriotisme ? Du fatalisme ? L'impossibilité de se sortir d'un tourbillon que l'on ne maîtrise plus ? Certainement tout cela à la fois.

 

Il est maintenant indispensable de voir ce que les Allemands ont écrit, de la façon dont ils ont vécu l'événement.

 

Ernst Jünger, Orages d'Acier : le plus sauvage : Ernst Jünger était un écrivain allemand, mort à plus de 100 ans. Il a combattu pendant la Première Guerre Mondiale dans les troupes de choc, en tant que lieutenant. Par rapport au Feu ou aux Croix de Bois, son récit insiste davantage sur les combats, très durs, très sauvages, au cours desquels il semble faire preuve d'un courage et d'une audace incroyables. Il avance, tue, résiste, est blessé plusieurs fois, mais ne semble ressentir ni pitié ni haine. Il combat, tue, sans plaisir, mais sans remords, comme s'il devait le faire. En face, ce sont des hommes, avec lesquels on aurait pu sympathiser, mais les circonstances ont décidé qu'il fallait les tuer. C'est l'absurdité de la guerre dans toute sa splendeur.

Il faut défendre son pays, contre un ennemi auquel on ne voulait pas forcément de mal au départ.

 

Erich Maria Remarque, A l'Ouest rien de nouveau : le plus pacifiste : le narrateur est ici un jeune soldat imaginaire. Lui et ses camarades de classe, encouragés par un professeur, partent au front par pacifisme. Toutefois, leur vision change très vite devant l'imbécilité de la vie militaire, les brimades, les injustices et la tyrannie des petits chefs. Leurs sentiments changent encore davantage devant l'horreur des combats, qui fait disparaître les camarades les uns après les autres, après des journées de souffrance et d'inconfort.

Ils découvrent l'absurdité de cette guerre, les grands chefs qui les envoient à la mort sans hésiter, et aussi le décalage, le fossé entre ceux qui ont vécu les tranchées et ceux de l'arrière, incapables de comprendre quoi que ce soit à la vie de soldat. Il y aura désormais ce sentiment de ne pas pouvoir raconter l'horreur, face à l'incompréhension voire l'indiférrence. Les soldats ne seront finalement jamais vraiment réintégrés dans une société qui les a envoyés à l'abattoir avant de les rejeter. C'est certainement l'un des points communs entre la France et l'Allemagne, même si en Allemagne va s'ajouter le sentiment d'avoir été injustement vaincu et traité, conduisant de nombreux soldats vers des groupes extrêmes.

On peut voir aussi, dans A l'Ouest rien de nouveau, que le sentiment patriotique existait en Allemagne, qu'il était aussi sincère qu'en France, et que les Allemands se défendaient contre une France impérialiste, envahissante et revencharde. Comme les Français, les Allemands étaient dans leur bon droit.

 

En lisant ces quatre récits, on essaie de se mettre à la place de ces soldats qui ont vécu l'enfer, et on se demande toujours comment des responsables politiques ont été capables de sacrifier leur jeunesse, donc leur pays, de supprimer autant de millions de vies, d'en briser autant d'autres, avec autant de suffisance et de désinvolture.

On se demande aussi comment ces soldats, qui ne semblent pas ressentir de haine pour leur adversaire, ont pu supporter autant de vaines souffrances, autant d'injustices, et surtout ont pu accepter d'aller à la mort aussi facilement.

 

Le cinquième livre que je souhaitais évoquer est un roman moderne, écrit en 2000 par Xavier Hanotte, écrivain belge francophone. Son titre est Derrière la Colline. Ce n'est pas un roman à proprement parler sur la Première Guerre Mondiale, mais le personnage central, un poète anglais, participe à la bataille de la Somme, qui prend une place prépondérante dans le roman.

On y retrouve donc la guerre de tranchées, parallèlement à l'évolution du personnage principal.

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 22:24

On ne lit pas Céline comme n'importe quel auteur. Derrière lui traîne toujours son passé d'antisémite, condamné, mis au ban de la société de l'après-guerre. Il s'est hélas condamné par ses écrits stupides. Pourtant, s'il est un livre indispensable, c'est à mon sens ce Voyage au Bout de la Nuit.

 

En collection Folio, c'est 500 pages, écrites tout petit. Comme si la réputation de l'auteur ne suffisait pas, l'aspect du texte nous rebute. Mais comme dans la mer, une fois qu'on est entré, on ne veut plus sortir. Le style est d'abord déroutant. C'est du langage parlé, populaire, on a l'impression que c'est mal écrit, mais le vocabulaire est parfaitement choisi, les images touchent avec précision. C'est un style d'apparence parlée, avec beaucoup de noirceur et de second degré, d'ironie mordante, sombre et drôle.

 

Les noms propres participent de ce style, inventés, mais tellement proches de la réalité qu'ils en deviennent plus vrais que nature, comme la ville de Clichy la Garenne (à moins que ce ne soit Saint-Ouen ?), transformée en La Garenne Rancy.

 

Ce roman est une autobiographie romancée. Il raconte la vie d'un personnage imaginaire, Bardamu, double romancé de l'auteur. Il démarre place de Clichy, où il s'enrole pour l'armée. On le suit alors dans des pérégrinations insensées, dans les tranchées de 14-18, à l'hôpital, en Afrique, à New-York, en banlieue parisienne pour finir avenue de Clichy. La bouche est bouclée.

 

Pendant tout ce temps, ce pauvre type va d'aventure en aventure, de recherche de bonheur en désillution. La chance n'est jamais avec lui, ni avec ceux qu'il cotoie. Autour de lui, le monde est sombre, sans espoir, les personnes sont lâches, mesquines, il ne se fait même pas d'illusions sur lui-même. Il ne se plaint pas vraiment de son sort, il se regarde lui-même sans pitié, sans concession, se montrant comme aussi pleutre que les autres.

 

C'est juste un type sans autre idéal que celui d'être tranquille, d'avoir un minimum de confort, un peu d'amitié et d'amour. Malheureusement, la vie ne lui laisse même pas cela. Son regard est alors nihiliste, mais incroyablement acéré. C'est bien simple, tout au long de ces 500 pages serrées, on trouve presque à chaque phrase une vérité sur la condition humaine et la partie la plus sombre de sa nature. La vie nous est en permanence révélée dans ce qu'elle a de plus insupportable.

 

Et parfois, du milieu de cette fange, surgit un élan de tendresse, fulgurant, absolument intense et bouleversant, comme une lumière d'été entrerait subitement dans une caverne. Le contraste est saisissant, tellement ces moments de tendresse sont rares et intenses. C'est la tendresse pour le petit Bébert, ou pour Molly. Tellement rares, ils en sont alors bouleversants.

 

Céline voulait nous montrer la noirceur de l'humanité, mais sa clairvoyance est telle qu'elle révèle une sensibilité incroyable. Cela pourrait s'appeler La Condition Humaine, mais le titre était déjà pris.

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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 21:38

1Q84, le dernier succès de Haruki Murakami, est une somme : 3 volumes (dont le 3ème doit sortir en France au cours de cette année), de plus de 500 pages chacun. Cela peut rebuter, mais une fois le livre en main, les pages filent à une rapidité étonnante, malgré l'apparente lenteur du récit.

 

Murakami Haruki nous avait habitués à des histoires dans lesquelles les héros se débattent dans des mondes anormaux, où le fantastique prend une place importante. Ici, tout est normal... en apparence. Disons que les situations sont réalistes, crédibles.

 

Aomame et Tengo, nos deux personnages principaux, vivent parallèlement, sans se connaître. Le livre alterne invariablement les chapitres consacrés à l'un et à l'autre : une fois Aomame, une fois Tengo. Nous les découvrons progressivement, au fur et à mesure que le livre avance. Chaque chapitre apporte son lot de précisions, d'informations, de réponses. Mais aussi de nouvelles questions.

C'est ainsi qu'imperceptiblement, le lecteur s'enfonce dans un monde de moins en moins réaliste et de plus en plus inquiétant. Le livre est toutefois écrit de telle façon que le lecteur est impatient de découvrir ce qui se passe derrière chaque évément, même si c'est à ses risques et périls.

 

Tout ceci est renforcé par le fait que le livre est très bien écrit, ou du moins très bien traduit par Hélène Morita. Très souvent, les traductions du japonais au français laissent apparaître la trame de la langue d'origine, donnant au livre un caractère artificiel. Dans celui-ci, on a l'impression que tout a été d'entrée, écrit en français.

 

J'ai depuis entamé le volume 2 ; je m'enfonce, je m'enfonce, mettant mes nerfs à rude épreuve, pour mon plus grand plaisir.

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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 22:22

Encore un livre drôle, juste avant les fêtes. Une bonne idée de cadeau d'appoint, par exemple.

 

Ce livre, écrit en 1952, nous narre, dans un style humour anglais, l'aventure d'un groupe de savants découvrant par hasard un groupe de quadrumanes, donc de singes, donc d'animaux. De singes ? Mais alors, pourquoi enterrent-ils leurs morts ? Moitié animaux, moitié humains, ils sont dénommés tropis. Mais en réalité, que sont-ils ? Hommes ou animaux ?

 

L'un des membres de l'expédition va alors avoir une idée folle afin de forcer les savants ou les hommes de loi à déterminer la nature des tropis, et par là même à définir l'humanité.

 

Ce livre pose avec humour la question de ce qui différencie l'homme de l'animal, de ce qui fait notre "nature", nous les hommes, "animaux dénaturés".

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 21:09

10 ans. 10 ans que je me suis régalé avec ce livre, écrit au début du XXème siècle par un Hongrois dont le nom figure en titre de cet article. Petite digression : tout comme les noms islandais du style Vatnajökull ou Eyjafjöll, je n'ai aucun problème pour prononcer les noms hongrois comme Szekésféhervàr par exemple (Ouah, comme je me la joue, n'est-ce pas ? ). Par contre, pour les écrire, çà me prend du temps. Il faut dire que je n'ai fait que 2 ans de piano. Donc je m'efforce généralement à taper "l'auteur" ou "le volcan" plutôt que... les noms déjà écrits ci-dessus. Fin de la digression.

 

Ce livre, donc raconte l'histoire d'un Hongrois, double imaginaire de l'auteur, entre son pays, la France, l'Allemagne. Le tout est accompagné de réflexions sur de nombreux sujets de société de son temps. Tout cela est traité avec une légèreté apparente et une belle ironie.

 

J'ai passé un très bon moment, au point de le prêter et de ne plus le revoir. J'ai demandé partout autour de moi, çà ne disait rien à personne. Puis, il y a un jour ou deux, chez ma soeur, mes yeux se sont posés sur la bibliothèque, et ont redécouvert ce livre. En faisant un nettoyage de printemps plus important que les années précédentes, elle avait exhumé ce livre (mon livre), enfoui depuis 5 à 7 ans.

 

J'ai donc pu redécouvrir une description extrêmement drôle de l'Allemagne : son ordre, sa propreté, sa discipline, son industrie pharmaceutique. "Leurs médicaments, que les toutes premières usines chimiques du monde produisent par millions, nous guérissent immédiatement, à peine les avons-nous aperçus. J'ai souvent dit que je n'aimerais tomber malade et mourir que chez les Allemands. Mais j'aimerais vivre ailleurs si possible : ici, (...), en France".

 

Tout le livre est de cet ordre, drôle et léger, mais pacifiste, anti-conformiste et légèrement anarchiste : "jusqu'à présent, sur terre, tous les désordres sont venus de ce que certains voulaient créer un ordre, toutes les saletés sont venues de ce que certains voulaient balayer".

 

Ecrit en 1933, et vraiment prémonitoire.

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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 21:53

On a beaucoup lu, vu, entendu sur le sujet des camps de concentration nazis. Mais en ce qui me concerne, jamais de cette façon. Si c'est un homme n'est pas un livre d'historien, il ne décrit pas l'ensemble des mécanismes, mais témoigne de ce que l'auteur a réellement vécu.

 

Il décrit le quotidien des ces hommes réduits à l'état de bêtes, auxquels un système pervers et sadique cherche à enlever jusqu'à la plus infime trace d'humanité.

 

Primo Levi décrit le quotidien de l'horreur, sans s'apitoyer sur son sort, de la façon la plus simple possible. C'est aussi une réflexion sur notre humanité et ce dont nous sommes capables lorsque nous ne sommes presque plus rien.

 

Un style clair, un réalisme sans emphase, sans pathos et sans haine, une extrême lucidité et une réflexion juste donnent à ce livre une force incroyable.

 

A lire et garder à porter de la main.

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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 14:50

J'étais étudiant à l'université entre la fin des années 1980 et le début des années 1990. Je suivais des cours d'allemand pendant la période de la chute du mur et l'effondrement de la RDA. Epoque passionnante s'il en est.

 

Politiquement, l'atmosphère était certainement bien moins tendue qu'au cours des années 60-70. Malgré tout, les discussions pouvaient être vives, et surtout stériles et souvent de mauvaise foi. Nous étions au milieu de syndicats qui n'étaient que les porte-paroles en milieu étudiant des partis politiques dominants, et dont le but n'était en aucun cas la défense des étudiants.

 

Arrivé à l'université, j'avais fait le tour des trois principaux syndicats, afin de tater la température. Accueil très cordial à l'UNI, syndicat retranché dans ses bureaux, et dont le président m'avait défendu les avantages de la droite en termes complètement surréalistes. Selon lui, mieux valait une dictature de droite qu'une dictature de gauche, car on ne sortait jamais d'une dictature de gauche. En effet, nous étions en 1988, les dictatures chilienne, argentine et sud-coréenne venaient de rendre l'âme, alors que l'Europe de l'est était encore sous le joug communiste.

 

A l'UNEF-ID, pas d'accueil, leur bureau étant presque toujours fermé. Au moins ceux-là ne cherchaient pas à faire croire que la vie étudiante les concernait.

 

A l'UNEF, accueil étonnant, par des personnes vivant dans un autre monde, et qui militaient bruyamment pour le Nicaragua, pour les étudiants turcs ou pour Jean-Philippe Casabonne, selon le mot d'ordre du moment. J'ai cotoyé certains membres de l'UNEF, les plus réalistes et les plus sincères. Mais il faut dire que la majorité avaient des discours complètement décalés, et ne supportaient aucune contradiction. Le moindre argument un tant soit peu pertinent (et Dieu sait qu'il était facile d'en trouver) exposait son auteur à se faire traiter aussitôt de fasciste. Après la chute de mur de Berlin, la position de ces "syndicalistes" (et surtout militants) communistes était devenue intenable, et l'insulte encore plus systématique.

 

Dans le livre de Jean-Paul Picaper, j'ai retrouvé cette atmosphère, bien évidemment de façon extrêmement démultipliée et plus dramatique. En 1989-90, ce n'étaient plus que des combats d'arrière-garde, sans victimes, qui pouvaient prêter à sourire. Mais 20 ou 30 ans avant, dans les universités berlinoises, il y avait des heurts, de la violence, et mêmes des morts, que ce soit dans les manifestations, sur le mur ou dans les prisons de la Stasi.

 

Ceci peut expliquer le ton du livre parfois revanchard et partisan, exprimant un anti-communiste primaire largement assumé. C'est finalement dommage, et cela nuit aux propos de l'auteur. Je considère en effet beaucoup plus convaincant d'énumérer les crimes du communisme, comme a pu le faire Arkadi Vaksberg (dans le passionnant ouvrage "Hôtel Lux"). Cette simple énumération factuelle, sans arrière-pensée, guérit à tout jamais de l'envie d'être gouverné par une dictature, même rouge et se prétendant humaniste.

 

Ce parti pris de Jean-Paul Picaper est d'autant plus regrettable que son livre est extrêment complet, très bien documenté, et se lit presque d'un trait.

 

Il relate l'histoire de la Stasi, sa prééminence au sein du système politique de la RDA, son évolution au cours de l'histoire de la Guerre Froide, son fonctionnement, sa puissance, et aussi ses faiblesses.

 

La Stasi, c'est la police secrète de la RDA, d'une redoutable efficacité, qui espionne et "contre-espionne". C'est 91 000 salariés, 180 000 collaborateurs extérieurs, soit beaucoup plus que la Gestapo, en proportion du nombre d'habitants.

 

Au service d'un pouvoir qui n'accepte pas la présence d'un département de RFA au milieu de son territoire, elle semble avoir, pendant de nombreuses années, un temps d'avance sur son adversaire, apparemment naïf. C'est ains que la Stasi infiltre les autorités ouest-allemandes, et certains groupements, notamment les organisations étudiantes.

 

On apprend par exemple que la mort de Benno Ohnesorg, le 2 juin 1967 en marge d'une manifestation, n'est pas le fait d'une bavure de la police ouest-allemande, mais un assinat par un membre de la Stasi, infiltré dans la police de Berlin Ouest. Cette pseudo bavure a contribué largement à mettre le feu aux poudres, et à destabiliser les gouvernements démocratiques occidentaux en 1968 et dans les années qui ont suivi.

 

Ce fait, le plus marquant, n'est pas isolé, et le travail d'infiltration des organisations de gauche en RFA a été d'une redoutable efficacité. On apprend que ces infiltrations avaient pour but, à terme, d'envahir Berlin Ouest, cheval de Troie de la RFA au sein de la RDA (et inversement, en fin de compte).

 

Ces infiltrations étaient grandement facilitées par les facteurs suivants : une langue commune, des territoires proches, et la possibilité d'utiliser de faux fugitifs comme espions. On reste impressionné par tout ce travail d'infiltration et de manipulation.

 

L'ouvrage relate également ce que l'on savait davantage, notamment au travers de films comme "La Vie des autres", à savoir la traque des opposants, réels ou imaginaires, l'utilisation de mouchards, les emprisonnements arbitraires de personnes parfois innocentes. Le livre décrit le système carcéral, depuis les camps nazis réutilisés par les Soviétiques à partir de 1945, aux prisons secrètes en passant par les centres d'interrogatoires.

 

On voit aussi la toute puissance de la RDA, qui pouvait poursuivre ses opposants jusque sur les territoires ouest-européens. Quitter la RDA ne suffisait pas pour avoir la paix.

 

Malgré tout, la STASI avait aussi ses faiblesses, à l'instar de l'Etat est-allemand.

 

D'abord, empêtrée dans un système basé sur une idéologie forte et immuable, elle ne pouvait guère évoluer facilement, d'autant que le pouvoir était dirigé par des personnes de plus en plus déconnectées de la réalité, comme Erich Mielke ou Erich Honnecker, apparemment moins perspicaces qu'un Markus Wolf. Il est d'ailleurs intéressant de voir comment monsieur Picaper parle des deux premiers, en comparaison de la presque sympathie qu'il manifeste pour le troisième.

 

En tout cas, entre 1945 et 1989, le monde a évolué beaucoup plus rapidement que le régime est-allemand. Après les tentatives de rapprochement de la part de Willy Brandt, et le traité d'Helsinki, la STASI était partagée entre la nécessité de lâcher du lest pour améliorer son image, et la tentation de rester sur une ligne dure.

 

Les autres faiblesses sont connues : la dégradation de la situation économique du pays, accentuant le mécontentement de la population face à un gouvernement consacrant beaucoup d'efforts au maintien artificiel d'un régime politique policier paranoïaque. Parallèlement, les techniques évoluant, on sait que du fait de la présence de Berlin Ouest au milieu du territoire de la RDA, une partie des citoyens de cette dernière avait accès aux médias occidentaux, en langue allemande.

 

Une faiblesse moins connue était finalement la contrepartie de la puissance de la STASI, à savoir le nombre de collaborateurs extérieurs. Ce nombre de sources a fini par créer une masse d'information de plus en plus importante, qui a fini par devenir ingérable, d'autant qu'un nombre significatif d'entre elles étaient peu fiables.

 

Enfin, malgré les apparences, on apprend, avec le témoignage de l'ancien chef du renseignement ouest-allemand, que la RFA savait beaucoup plus de choses qu'on ne le pense sur les activités d'infiltration de la STASI. La RFA a notamment pu rattrapper son retard à la fin des années 1970, à l'occasion du passage à l'ouest d'anciens membres de la STASI, devenus sources d'information hautement précieuses.

 

Le livre relate par exemple, avec le même suspens qu'un roman d'espionnage, la fuite de Werner Stiller, en 1979, à travers les passages secrets de la gare de Friedrichsstrasse.

 

En dehors du témoignage que je viens de mentionner, le livre en publie quelques autres, de personnages ouest-allemands comme est-allemands. C'est une des parties les plus intéressantes, d'autant qu'elle laisse la parole librement à des personnes de l'est, et non des moindres, comme Werner Grossmann, le successeur de Markus Wolf.

 

En résumé, et malgré les quelque passages partisans qu'on peut lui reprocher, ce livre est indispensable pour revivre cette période, mieux la comprendre et découvrir les secrets que les archives de la STASI ont commencé (et espérons-le par terminé) de dévoiler.

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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 19:49
Ce livre a été écrit par l'écrivain américaine en 1942, au tournant de la Seconde Guerre Mondiale. Elle relate l'histoire d'un pasteur luthérien allemand, lui-même fils de pasteur, et résistant au nazisme.

On y assiste à la prise du pouvoir par Hitler, et à la montée du nazisme en Allemagne, à l'oppression sans cesse croissante et effrayante. L'auteur a toutefois romancé et transformé les faits, d'une part pour protéger les personnages, témoins qu'elle a rencontrés aux Etats-Unis, et d'autre part par méconnaissance, à cette époque, de la situation réelle en Allemagne.

Mais de ce fait, le livre gagne en force et en sensibilité. Il se lit d'un trait, presque comme un roman policier ou un livre d'aventure, malgré la gravité de la situation décrite. Cette distorsion des faits, à la fois contrainte et assumée, est d'ailleurs expliquée en annexe.

Dans ce roman, on découvre une facette de l'histoire allemande de cette époque, avec la résistance de certains Allemands. En l'espèce, il s'agissait de membres de l'élite du pays, pasteurs protestants de la grande bourgeoisie, ayant décidé d'entrer en résistance, voyant le nazisme comme une menace pour les valeurs allemandes et chrétiennes.

On y voit que malgré leur ancrage dans la société, les Eglises n'ont pu, quand elles ont essayé de le faire, résister à l'idéologie nationale-socialiste, et à son processus destructeur et nihiliste.

Malgré les inexactitudes historiques mentionnées ci-dessus, ce livre est à lire absolument.
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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 15:26
Le titre complet est : Le jour où le soleil est tombé... j'avais 14 ans à Hiroshima.

De nombreux livres, de nombreux témoignages ont été publiés en 2005, pour le 60ème anniversaire de la tragédie d'Hiroshima et Nagasaki. Par rapport aux documentaires et aux oeuvres littéraires, les témoignages directs sont plutôt rares.

On comprend pourquoi en lisant ce livre, bouleversant, sensible, délicat.

Le 6 août 1945, à 8 heures 15, Hashizume Bun est à son travail. Tout bascule autour d'elle. Grièvement blessée, elle ne comprend pas ce qui a bien pu se passer. Elle ne peut que constater les morts, les blessés, les incendies, la destruction totale de la ville, en une fraction de seconde.

Les premières heures sont consacrées à la fuite (mais où ?), à la recherche de soins (mais l'hôpital est en flammes), à la recherche de nourriture, et enfin de ses proches.

Les jours, puis les semaines, puis les mois suivants sont consacrés à la survie dans les ruines calcinées de la ville, à la recherche de rare nourriture, de médicaments et de soins introuvables. Les secours sont inexistants ou presque.

Les survivants, blessés, physiquement et psychologiquement, abattus, ayant perdu des proches, en sont réduits à vivre comme des animaux, au jour le jour, à lutter contre la maladie, voyant partir leurs proches, menacés de mort à chaque instant.

Ils ont aussi à affronter l'indifférence de l'extérieur, qui ne comprend pas, les considérant de toute façon comme des coupables ayant mérité leur sort.

Dans ces conditions, il est impossible, autant qu'inutile de parler.

Vient ensuite la révolte, devant l'attitude des vainqueurs. Pourquoi avoir déclenché la bombe à la hauteur optimale pour faire le plus de dégâts possibles ? Pourquoi l'avoir lancé à l'heure où le maximum de personnes sont à l'extérieur ? Et enfin, pourquoi avoir installé un centre de recherches flambant neuf, sur les hauteurs, où les survivants sont amenés dans des conditions humiliantes, examinés mais pas soignés ?

Un témoignage indispensable, pour essayer de comprendre ce que je considère comme l'un des pires crimes contre l'humanité de notre histoire.

On ne peut s'empêcher non plus de penser à tous ceux qui ont survécu mais n'ont jamais pu parler. Pour ne pas oublier, il faut écouter les rares qui ont réussi à trouver les mots et à les exprimer.
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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 16:49
Fûrinkazan : telle était la devise inscrite sur la bannière des Takeda. Une armée devait être rapide comme le vent (fû : 風), silencieuse comme la forêt (rin : 林), dévorante comme le feu (ka : 火), et impassible comme la montagne (zan : 山).

Au XVIème siècle, le Japon est en proie aux guerres féodales, entre les nombreux seigneurs qui se disputent la conquète du pays. Le clan des Takeda est l'un de ceux-là.

Ce roman nous raconte la vie de Kansuke YAMAMOTO, figure légendaire, personnage boiteux, borgne et nain, qui a servi le clan des Takeda, avec bravoure, intelligence et fidélité.

Grand stratège, il a mené les grandes batailles, brillamment, habilement, sans jamais économiser de sa personne, harpentant le pays pour reconnaître les positions.

Il s'est également révélé fin politique, servant en cela le seigneur Takeda, mais aussi son épouse, Dame Yubu, à qui il vouait une admiration profonde.

Ce roman est presque un film. Comme les films de Kurosawa, c'est une superbe fresque historique, pleine du bruit des batailles, des chevaux au galop, des lances qui s'entrechoquent, des bannières qui claquent au vent. Pleine aussi du mouvement des hommes, des chevaux, des mêmes bannières. Pleine enfin des couleurs des armures des samurai, des robes des dames.

Ce livre est un mouvement perpétuel, à plus de 24 images par seconde. Une fois pris dans ce mouvement, on ne s'arrête plus jusqu'à la dernière page.
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